S5E1 – Créativité & innovation 💡

Être créatif, est-ce simplement avoir des idées originales? Peut-on étudier la créativité scientifiquement?
La créativité évoque volontiers les artistes, les scientifiques, les idées folles ou révolutionnaires. Pourtant, elle intervient aussi dans des situations beaucoup plus ordinaires. Alors, qu’appelle-t-on exactement créativité? Cet épisode pose les bases de la série: comment étudier scientifiquement un phénomène aussi difficile à définir, pourquoi l’originalité ne suffit pas, et comment la créativité émerge de l’interaction entre une personne, un processus, une production et son environnement.
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00:00 Introduction
01:32 Chapitre 1. La créativité n’est pas un phénomène mystérieux. La créativité peut être étudiée scientifiquement, à condition de préciser ce que l’on observe et de sortir du mythe du « don créatif ».
05:04 Chapitre 2. Être créatif, ce n’est pas juste être original. L’originalité est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Une production créative doit également être pertinente dans un contexte donné.
11:16 Chapitre 3. Une approche multivariée de la créativité. Personne, processus, production et environnement: quatre composantes qui permettent de comprendre pourquoi la créativité ne réside jamais dans un seul facteur.
16:08 Conclusion
Consultez aussi les épisodes associés et les références en bas de page.
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Version écrite
La version écrite reprend le même contenu que le podcast, avec une structure adaptée à la lecture web. Temps de lecture: environ 10 min.
Quand on parle de créativité, quelques grandes figures viennent facilement à l’esprit: Picasso, Mozart, Einstein. Pourtant, le même mot est utilisé lorsqu’un enfant invente un jeu, lorsqu’on improvise un repas ou lorsqu’on trouve une solution inhabituelle à un problème de travail.
Est-ce vraiment le même phénomène?
La créativité paraît assez intuitive tant qu’on ne cherche pas à la définir. Dès qu’on essaie de préciser ce qu’elle est, les choses deviennent beaucoup moins simples. Pour certains, elle consiste surtout à inventer quelque chose de nouveau. Pour d’autres, elle renvoie à l’art, à l’imagination, à la liberté ou à la capacité de sortir des règles.
Les chercheurs eux-mêmes utilisent des définitions et des modèles différents. Avant de chercher d’où viennent les idées, pourquoi certaines personnes semblent plus créatives ou comment favoriser la créativité, il faut donc commencer par clarifier ce dont nous parlons.
La créativité peut-elle être étudiée scientifiquement?
Dans la recherche en psychologie, la créativité a longtemps gardé une aura particulière. On s’est habitué au fait que la mémoire ou les émotions soient des objets scientifiques. Mais dès qu’on parle d’« inspiration » ou de « génie », le phénomène paraît plus mystérieux.
Pourtant, rien n’empêche d’étudier la créativité scientifiquement. La difficulté consiste surtout à préciser ce que l’on veut observer.
On peut s’intéresser aux caractéristiques des personnes créatives, aux processus qui permettent de produire des idées, aux productions obtenues ou aux environnements qui favorisent leur apparition. Chacune de ces approches éclaire une partie différente du phénomène.
Il n’existe donc pas une mesure unique — ni même un concept parfaitement unitaire — de « la créativité en général ». Comme pour beaucoup d’autres notions en psychologie, il faut découper le phénomène, définir ce que l’on cherche à mesurer, choisir les outils adaptés et construire des modèles.
La recherche sur la créativité reste par ailleurs relativement jeune et hétérogène. Il n’existe pas une théorie unique capable d’expliquer toutes ses formes. Quelques grandes distinctions permettent néanmoins d’organiser le domaine.
La créativité n’est pas inaccessible à la science: elle exige surtout de préciser de quelle créativité on parle et ce que l’on cherche à expliquer.
Sortir du mythe du « don créatif »
Une deuxième difficulté vient de notre tendance à parler des « créatifs », comme s’il existait deux catégories de personnes: celles qui possèdent ce don et les autres.
Cette manière de voir est trop simple. Il n’y a pas de coupure nette entre une personne créative et une personne non créative. Surtout, cette étiquette mélange plusieurs dimensions: les capacités d’une personne, ses connaissances, sa motivation, ce qu’elle produit et la reconnaissance qu’elle reçoit.
Une même personne peut aussi être très inventive dans un domaine et beaucoup plus conventionnelle dans un autre. On peut être un musicien très créatif sans être particulièrement inventif en sciences. À l’inverse, quelqu’un peut trouver des solutions très originales dans son travail sans avoir aucune pratique artistique.
Il est donc plus utile de raisonner en termes de degrés, de domaines et de conditions. Plutôt que de demander simplement « cette personne est-elle créative? », on peut demander: créative dans quel domaine, à quel niveau, dans quelles circonstances?
Cela explique aussi pourquoi le travail de définition est indispensable. Si l’on définit la créativité comme la capacité à produire beaucoup d’idées inhabituelles, on étudiera surtout certains mécanismes cognitifs. Si l’on s’intéresse à des œuvres ou des innovations reconnues professionnellement, on pourra regarder les brevets, les prix, les publications ou d’autres formes de reconnaissance. On ne mesure alors clairement pas la même chose.
Il faut donc une définition suffisamment large pour couvrir différentes formes de créativité, sans devenir tellement vague qu’elle englobe toute activité humaine.
On peut partir d’un noyau assez robuste: Une production créative apporte quelque chose de nouveau tout en étant pertinente dans le contexte où elle apparaît.
C’est compact, et chaque terme pourrait être longuement discuté. Mais cette définition constitue un bon point de départ.
Nouveauté et pertinence: les deux dimensions de la créativité
Pour qu’il y ait créativité, il faut d’abord une certaine nouveauté. C’est probablement le critère qui met le plus facilement tout le monde d’accord.
Si je reproduis exactement une solution connue, je peux être très compétent ou très efficace, mais je n’apporte rien de nouveau. Cette nouveauté peut prendre plusieurs formes: une combinaison inhabituelle d’idées existantes, une autre manière de poser un problème ou une contribution réellement inattendue.
Une subtilité est toutefois importante: nouveau pour soi ne signifie pas forcément nouveau pour tout le monde.
Un enfant qui découvre seul une manière originale de résoudre un problème peut faire preuve de créativité à son niveau, même si cette solution existe déjà ailleurs. À l’autre extrême, certaines idées scientifiques ou innovations technologiques transforment durablement tout un domaine.
Mais l’originalité ne suffit pas.
Imaginons que je m’assoie devant un piano et que je frappe les touches complètement au hasard. La succession exacte de notes sera probablement inédite, surtout si je continue assez longtemps. Pourtant, elle ne constituera pas forcément une composition créative. Ce sera sans doute simplement une suite chaotique de sons.
Il faut donc ajouter un deuxième critère: la pertinence.
Selon le domaine, cette pertinence prendra différentes formes: résoudre efficacement un problème, produire un texte intéressant, proposer une hypothèse scientifique féconde ou créer une œuvre esthétiquement convaincante.
On peut ainsi représenter simplement la créativité selon deux axes: la nouveauté et la pertinence. Une solution pertinente mais déjà connue est efficace, mais banale. À l’inverse, une idée extrêmement originale mais totalement inadéquate est surtout bizarre.
Dans la plupart des cas, la créativité se situe dans la combinaison de l’originalité et de la pertinence.
Contexte et contraintes: créer avec les règles, ou changer les règles
Cette notion de pertinence soulève immédiatement une autre question: pertinente par rapport à quoi?
Construire un pont impose des contraintes physiques et techniques. Une théorie scientifique doit rester compatible avec les observations. Dans les disciplines artistiques, les critères sont plus ouverts, mais ils ne sont pas inexistants.
La créativité s’exprime donc toujours dans un contexte et à l’intérieur de contraintes.
On présente parfois ces contraintes comme les ennemies de la créativité. En réalité, elles définissent souvent le problème auquel la création doit répondre. Sans contrainte, il est facile de produire quelque chose de différent; la difficulté consiste à produire quelque chose de nouveau qui reste pertinent malgré — ou parfois grâce à — ces contraintes.
La poésie en fournit un exemple simple. Écrire un alexandrin, c’est accepter volontairement une contrainte très forte. Celle-ci ne supprime pas la créativité: elle délimite l’espace dans lequel elle va s’exprimer.
Mais les contraintes elles-mêmes ne sont pas figées. Les critères de ce qui est acceptable, pertinent ou réussi peuvent évoluer.
La peinture figurative classique obéissait à des conventions fortes de représentation, de technique et de composition. Une partie de l’art contemporain a précisément remis en question ce que pouvait être une œuvre, quels matériaux pouvaient être utilisés ou même la nécessité de représenter quelque chose.
La créativité consiste donc parfois à trouver une solution originale à l’intérieur des règles existantes — et parfois à transformer les règles elles-mêmes.
Personne, processus et production
Pour aller plus loin, il faut adopter une approche dite multivariée. La créativité dépend de plusieurs composantes qu’il est utile de distinguer: la personne, le processus, la production et l’environnement.
Commençons par la personne. Certaines caractéristiques peuvent rendre la créativité plus probable: des capacités cognitives, des connaissances, certains traits de personnalité, la curiosité ou la motivation. Ces différences individuelles seront développées dans plusieurs épisodes de cette série.
Mais disposer d’un profil favorable ne suffit pas. Ces ressources doivent être mobilisées dans un processus créatif.
Créer peut impliquer d’explorer un problème, mobiliser des connaissances, faire des associations, tester différentes pistes, les évaluer puis les modifier. Le processus peut prendre de nombreuses formes, mais il est rarement aussi spectaculaire que le stéréotype romantique du génie soudainement frappé par une illumination.
Le travail créatif est souvent plus long, plus laborieux et fait de nombreux essais et erreurs.
Vient ensuite la production. Pour parler de créativité manifeste, quelque chose doit finir par prendre forme: un texte, une hypothèse, une image, une solution technique, une méthode. Une idée qui reste uniquement dans notre tête peut faire partie d’un processus créatif, mais elle devient observable et évaluable lorsqu’elle est formulée ou réalisée.
On peut alors revenir aux deux questions précédentes: qu’y a-t-il de nouveau dans cette production? Et en quoi est-elle pertinente?
Cette production n’est d’ailleurs pas nécessairement définitive. Très souvent, une première version est testée, modifiée, abandonnée ou reconstruite. La création ressemble ainsi moins à un éclair unique qu’à une succession d’essais et de transformations.
L’environnement: une réserve de possibilités et de contraintes
Enfin, la créativité dépend de l’environnement.
Nous ne créons jamais à partir de rien. Nous utilisons des connaissances, des techniques, des outils et des idées déjà présents dans notre culture. Cet environnement constitue un immense stock de matériaux que l’on peut apprendre, combiner et transformer.
Il fournit aussi des contraintes: les ressources disponibles, les règles d’un domaine, les problèmes considérés comme importants et les critères selon lesquels une production sera évaluée.
La créativité ne réside donc pas uniquement dans la personne. Elle émerge de l’interaction entre les ressources individuelles et un environnement culturel, social et matériel qui ouvre certaines possibilités tout en en limitant d’autres.
On retrouve ainsi notre définition de départ sous une forme plus complète: une personne ou un groupe engagé dans un processus, produit quelque chose de nouveau et pertinent dans un environnement donné.
Conclusion
Trois idées permettent déjà de clarifier ce phénomène.
Premièrement, la créativité peut être étudiée scientifiquement, à condition de préciser ce que l’on observe.
Deuxièmement, elle ne se réduit pas à l’originalité. Une production créative doit combiner nouveauté et pertinence dans un contexte donné.
Troisièmement, elle n’est pas simplement une propriété de certaines personnes. Elle émerge de l’interaction entre une personne, un processus, une production et un environnement.
Ce cadre évite plusieurs confusions: la créativité n’est pas réservée à l’art, elle n’est pas synonyme de génie et elle ne consiste pas simplement à produire des idées bizarres.
Au fond, être créatif, ce n’est pas simplement sortir du cadre. C’est produire quelque chose de nouveau et pertinent dans un cadre donné — et parfois réussir à déplacer le cadre lui-même.
Les prochains épisodes permettront d’aller plus loin: D’où vient cette capacité? Sommes-nous tous créatifs? Comment peut-on la mesurer? Et quels sont ses liens avec l’intelligence, la personnalité ou les émotions? Et bien d’autres questions encore…
Références
Voici quelques références générales et accessibles sur la psychologie de la créativité. Voir aussi sur la page de présentation de la Série 5 – Créativité & innovation
Lubart, T., Mouchiroud, C., Tordjman, S., & Zenasni, F. (2015). Psychologie de la créativité — Un ouvrage de référence en français pour découvrir la psychologie scientifique de la créativité. Il présente les grandes définitions du concept, les méthodes de mesure, les différences individuelles, le développement de la créativité et le rôle de l’environnement.
Sawyer, R. K., & Henriksen, D. (2023). Explaining Creativity: The Science of Human Innovation — Une synthèse large et récente sur les mécanismes de la créativité et de l’innovation. L’ouvrage articule cognition, apprentissage, interactions sociales, culture et environnement, avec une approche interdisciplinaire accessible au lecteur non spécialiste.
Kaufman, J. C. (2016). Creativity 101 — Une introduction concise et très accessible à la recherche contemporaine sur la créativité. Kaufman y aborde notamment les définitions, la mesure, l’intelligence, la personnalité, la motivation et les facteurs environnementaux associés à la créativité.
Runco, M. A., & Jaeger, G. J. (2012). The Standard Definition of Creativity. Creativity Research Journal, 24(1), 92–96 — Un article court consacré à l’une des définitions les plus utilisées de la créativité : une production doit combiner nouveauté et adéquation ou pertinence. Une bonne porte d’entrée pour comprendre pourquoi l’originalité, à elle seule, ne suffit pas.
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