Écrans et développement chez les 12-18 ans

dossier scientifique

À l’adolescence, le numérique devient une composante à part entière de la vie sociale, scolaire et personnelle. Il permet de communiquer, apprendre, créer, s’informer et maintenir des relations, mais rend aussi les sollicitations sociales et les distractions accessibles presque en permanence, jusque dans le lit.

Dans le même temps, l’adolescent doit apprendre à organiser son temps, protéger son sommeil et son attention, gérer ses relations et prendre progressivement ses propres décisions. Le défi est donc de bien accompagner la construction d’une véritable autonomie dans un environnement numérique très sollicitant.

À CONSULTER AUSSI:
Repères scientifiques généraux
Guide pratique 12-18 ans

Un âge où le numérique peut devenir très envahissant

En Suisse, JAMES 2024 est l’enquête nationale de référence. Menée auprès de 1183 jeunes de 12 à 19 ans dans les trois grandes régions linguistiques, elle montre que le smartphone est presque universel à cet âge. Les jeunes estiment l’utiliser environ 3 heures par jour en semaine et 4 heures le week-end. Parmi ceux qui utilisent au moins un réseau social, 83% utilisent Instagram et 69% TikTok plusieurs fois par semaine ou davantage; environ la moitié joue régulièrement. Ces durées ne correspondent toutefois pas à un simple «temps d’écran»: elles mêlent communication, loisirs, création, recherche et parfois travail scolaire.

Cette forte présence du numérique se retrouve à l’échelle internationale et concerne largement la vie sociale. Dans l’enquête HBSC 2021/2022, menée auprès des 11, 13 et 15 ans dans 44 pays et régions, 36% des adolescents déclarent être presque constamment en contact en ligne avec leurs amis et 34% jouer quotidiennement. Environ 11% présentent un usage problématique des réseaux sociaux, défini par la perte de contrôle et ses conséquences, et non par la seule durée.

Ces niveaux d’exposition sont élevés au regard des repères de santé publique. Si l’on synthétise les recommandations des différentes autorités, une à deux heures quotidiennes de loisirs numériques peuvent généralement s’intégrer dans un mode de vie équilibré, tandis qu’un dépassement régulier de deux heures invite à examiner plus attentivement les usages et leurs effets. Mais à l’adolescence, compter les heures ne suffit plus: la question développementale devient surtout celle de l’autonomie — ce que le jeune fait, avec qui, à quel moment, avec quel degré de contrôle et au détriment éventuel de quelles autres activités.

État des connaissances par domaine

Sommeil

Chez les adolescents, le sommeil est l’un des domaines où les données sont les plus cohérentes. Davantage d’écran est associé à un coucher plus tardif et à un sommeil plus court, même si les études restent principalement observationnelles (Hale & Guan, 2015).

Le moment d’utilisation semble toutefois plus important que la durée seule. Chez des jeunes de 11 à 14 ans suivis objectivement, l’usage avant le coucher était peu associé au sommeil. En revanche, l’usage une fois au lit réduisait directement le temps disponible pour dormir, surtout pour les activités interactives et le jeu (Brosnan et al., 2024). Notifications, stimulation et lumière peuvent également intervenir.

Protéger le lit et la période de sommeil des usages numériques constitue donc une priorité à l’adolescence.

Langage, cognition et apprentissages

Chez les adolescents, le temps d’écran total prédit mal les performances scolaires. Certaines activités sont légèrement associées à de moins bons résultats, sans permettre d’établir une causalité simple (Adelantado-Renau et al., 2019).

Les mécanismes immédiats sont mieux établis. Notifications et multitâche fragmentent l’attention et nuisent à la mémoire, sans preuve qu’ils provoquent un trouble attentionnel durable (Vedechkina & Borgonovi, 2021). Pour la lecture, une vaste méta-analyse retrouve aussi un petit avantage du papier pour la compréhension, notamment sous contrainte de temps (Delgado et al., 2018).

Le langage continue par ailleurs de se développer à l’adolescence, notamment dans sa complexité et sa capacité argumentative (Berman, 2008; Nippold, 2026). Les activités longues et linguistiquement riches restent donc importantes. Une consommation massive de contenus courts pourrait les concurrencer, mais ses effets à long terme sur le langage restent mal connus.

Développement socio-émotionnel et relations

À l’adolescence, les relations numériques font pleinement partie de la vie sociale. Elles peuvent maintenir les amitiés, apporter du soutien ou favoriser l’appartenance à un groupe. Leurs effets sur le bien-être varient fortement selon les adolescents et restent très faibles en moyenne (Beyens et al., 2024).

Certains risques relationnels sont néanmoins bien documentés. L’enquête suisse JAMES 2024 rapporte notamment des insultes répétées et des sollicitations sexuelles indésirables. La cybervictimisation est, quant à elle, associée à davantage de symptômes dépressifs (Hu et al., 2021).

Il ne s’agit donc pas d’opposer relations numériques et «vraies» relations, mais de préserver des relations de qualité et la possibilité de se déconnecter. Avec l’âge, l’accompagnement parental peut progressivement évoluer de la surveillance vers la responsabilisation et la capacité à demander de l’aide.

Activité physique et sédentarité

Temps d’écran et manque d’activité physique ne sont pas équivalents. Leur corrélation est faible, et un adolescent peut être à la fois sportif et grand utilisateur d’écrans (Pearson et al., 2014).

Le problème apparaît surtout lorsque les usages numériques prennent la place d’un quotidien actif. Une exposition importante est également associée à davantage d’adiposité et à certains comportements alimentaires. Plusieurs mécanismes peuvent intervenir, notamment la sédentarité, le grignotage, la publicité et le sommeil perturbé (Stiglic & Viner, 2019).

Il faut donc surtout vérifier que les écrans ne concurrencent pas durablement l’activité physique et les autres activités.

Santé mentale et bien-être

Les grandes études ne soutiennent pas l’idée qu’un nombre d’heures d’écran exerce, à lui seul, un effet massif sur la santé mentale. Dans des échantillons portant sur plusieurs centaines de milliers d’adolescents, les associations moyennes avec le bien-être sont faibles (Orben et al., 2022; Orben & Przybylski, 2019).

La causalité est probablement bidirectionnelle. Le numérique peut influencer le bien-être, mais l’état psychologique influence également les usages. Cela ne signifie toutefois ni que tous les usages soient anodins, ni que tous les adolescents réagissent de la même manière.

Une vaste expertise de l’Anses publiée fin 2025 confirme ce tableau nuancé, tout en soulignant certains risques liés aux réseaux sociaux et aux mécanismes conçus pour prolonger l’engagement.

Fonction de l’usage

La fonction et les mécanismes spécifiques sont donc souvent plus informatifs que le temps total. Un usage peut soutenir les relations ou répondre à un intérêt. Il peut aussi servir à fuir une humeur négative ou rechercher compulsivement de la validation.

Ces usages peuvent former des boucles. Le numérique peut apporter du soutien à un adolescent isolé. À l’inverse, comparaison sociale, rejet ou expériences hostiles peuvent aggraver une détresse et renforcer ensuite le recours au numérique.

La comparaison sociale en ligne est notamment associée aux préoccupations corporelles et aux symptômes alimentaires (Bonfanti et al., 2025). Les adolescents présentant déjà des difficultés psychologiques semblent aussi plus sensibles à certains aspects des réseaux sociaux (Fassi et al., 2025). Cybervictimisation, usage nocturne et perte de contrôle constituent d’autres mécanismes préoccupants.

La question centrale devient donc: que fait l’adolescent en ligne, pourquoi, avec quelles conséquences, et peut-il encore facilement s’arrêter?

Synthèse

Chez les 12–18 ans, le temps numérique global n’est que faiblement et très variablement associé au bien-être ou aux résultats scolaires. Les données ne montrent pas d’effet causal général et massif des écrans. Les risques apparaissent plus clairement lorsqu’on examine des usages et des mécanismes précis.

Bénéfices et opportunités

  • Bénéfices spécifiques. Le numérique permet notamment de communiquer à distance et d’accéder à des communautés ou ressources indisponibles localement. Certains outils d’accessibilité offrent également des bénéfices propres.
  • Fonctions utiles mais non spécifiques. Apprendre, créer, jouer, s’informer ou maintenir des amitiés peuvent être enrichissants. Leur version numérique n’est toutefois pas nécessairement supérieure à une bonne alternative hors écran.
  • Pas de bénéfice démontré de l’exposition en elle-même. Une forte exposition ne prépare pas à elle seule à la vie adulte. Le multitâche ou l’accumulation de contenus courts n’améliorent pas spontanément l’attention, le langage ou la pensée critique.

Les bénéfices numériques sont donc réels pour certains usages précis, mais ne justifient pas une exposition importante en elle-même.

Risques et points de vigilance

  • Risques bien documentés dans certaines conditions. Les interruptions perturbent la tâche en cours; l’usage au lit est associé à un sommeil plus court. La cybervictimisation est associée aux symptômes dépressifs et la comparaison centrée sur l’apparence aux préoccupations corporelles.
  • Risques probables. Des usages très importants ou mal régulés peuvent contribuer aux difficultés scolaires, à la détresse ou aux conflits. La causalité reste souvent bidirectionnelle.
  • Prudence justifiée. Un coût devient plausible lorsque le numérique remplace régulièrement le sommeil, l’activité physique, le travail sans interruption ou des relations de qualité.
  • Ce qui n’est pas établi. Rien ne permet d’attribuer à l’usage numérique ordinaire un effondrement général de l’intelligence, de l’attention, du langage ou de la santé mentale.

La vigilance doit donc porter surtout sur l’usage au lit, les interruptions, certaines expériences négatives en ligne et les signes de perte de contrôle.

Ce qui compte surtout à cet âge: construire son autonomie dans un environnement numérique

À l’adolescence, les enjeux deviennent ceux de l’autonomie, des relations, de l’identité et du jugement. Le jeune doit progressivement apprendre à organiser son temps, protéger son sommeil et son attention, évaluer l’information et demander de l’aide lorsque c’est nécessaire.

Le numérique faisant désormais partie de la vie sociale, culturelle et scolaire, l’objectif ne peut plus être simplement d’en limiter l’accès. Il s’agit d’apprendre à gérer un environnement conçu en partie pour capter l’attention et influencer les comportements. L’accompagnement parental peut ainsi évoluer progressivement du contrôle vers la discussion et la responsabilisation.

À CONSULTER AUSSI:
Repères scientifiques généraux
Guide pratique 12-18 ans

Ce dossier vous semble utile? Vous pouvez le transmettre à un parent ou à un professionnel

Références

Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. (2025). Usage des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents (Rapport d’expertise collective, autosaisine n° 2019-SA-0152)

Adelantado-Renau, M., Moliner-Urdiales, D., Cavero-Redondo, I., Beltran-Valls, M. R., Martínez-Vizcaíno, V., & Álvarez-Bueno, C. (2019). Association Between Screen Media Use and Academic Performance Among Children and Adolescents : A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA Pediatrics, 173(11), 1058‑1067.

Berman, R. A. (2008). The psycholinguistics of developing text construction. Journal of Child Language, 35(4), 735‑771.

Beyens, I., Pouwels, J. L., van Driel, I. I., Keijsers, L., & Valkenburg, P. M. (2024). Social Media Use and Adolescents’ Well-Being : Developing a Typology of Person-Specific Effect Patterns. Communication Research, 51(6), 691‑716.

Bonfanti, R. C., Melchiori, F., Teti, A., Albano, G., Raffard, S., Rodgers, R., & Lo Coco, G. (2025). The association between social comparison in social media, body image concerns and eating disorder symptoms : A systematic review and meta-analysis. Body Image, 52, 101841.

Brosnan, B., Haszard, J. J., Meredith-Jones, K. A., Wickham, S.-R., Galland, B. C., & Taylor, R. W. (2024). Screen Use at Bedtime and Sleep Duration and Quality Among Youths. JAMA Pediatrics, 178(11), 1147‑1154. jamapediatrics.2024.2914

Delgado, P., Vargas, C., Ackerman, R., & Salmerón, L. (2018). Don’t throw away your printed books : A meta-analysis on the effects of reading media on reading comprehension. Educational Research Review, 25, 23‑38.

Fassi, L., Ferguson, A. M., Przybylski, A. K., Ford, T. J., & Orben, A. (2025). Social media use in adolescents with and without mental health conditions. Nature Human Behaviour, 9(6), 1283‑1299.

Hale, L., & Guan, S. (2015). Screen time and sleep among school-aged children and adolescents : A systematic literature review. Sleep Medicine Reviews, 21, 50‑58.

Hu, Y., Bai, Y., Pan, Y., & Li, S. (2021). Cyberbullying victimization and depression among adolescents : A meta-analysis. Psychiatry Research, 305, 114198.

Nippold, M. (2026). Research in Later Language Development : A Historical Perspective. Journal of Child Language, 1‑21.

Orben, A., & Przybylski, A. K. (2019). The association between adolescent well-being and digital technology use. Nature Human Behaviour, 3(2), 173‑182.

Orben, A., Przybylski, A. K., Blakemore, S.-J., & Kievit, R. A. (2022). Windows of developmental sensitivity to social media. Nature Communications, 13(1), 1649.

Pearson, N., Braithwaite, R. E., Biddle, S. J. H., van Sluijs, E. M. F., & Atkin, A. J. (2014). Associations between sedentary behaviour and physical activity in children and adolescents : A meta-analysis. Obesity Reviews, 15(8), 666‑675.

Vedechkina, M., & Borgonovi, F. (2021). A Review of Evidence on the Role of Digital Technology in Shaping Attention and Cognitive Control in Children. Frontiers in Psychology, 12.

Besoin d’une expertise?

Illustration de l’expertise scientifique : analyse et synthèse de données et publications pour produire des connaissances claires et utiles

Découvrez mes services scientifiques