
dossier scientifique
Entre 6 et 11 ans, l’enfant gagne en autonomie et apprend progressivement à diriger lui-même son attention et ses activités. L’école et les apprentissages prennent une place centrale, les relations avec les pairs s’élargissent, et l’enfant développe sa capacité à persévérer, organiser son temps et supporter l’effort ou l’ennui.
Parallèlement, le numérique devient plus présent et plus diversifié: outil scolaire, jeu, création, communication et loisir. L’enjeu n’est donc plus de tenir l’enfant à distance des écrans, mais de l’aider à construire de bonnes habitudes, dans un environnement où les sollicitations numériques peuvent facilement concurrencer des activités plus lentes ou exigeantes.
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Repères scientifiques généraux
↗ Guide pratique 6-11 ans
Une exposition de plus en plus importante
En Suisse, l’enquête MIKE 2021 (Suter et al., 2023) montre que la possession d’un téléphone ou smartphone augmente rapidement avec l’âge: 20% à 6–7 ans, 34% à 8–9 ans et 60% à 10–11 ans. Sur l’ensemble des 6–13 ans, les parents estiment environ 35 minutes de télévision, 19 minutes de vidéos en ligne et 14 minutes de jeux vidéo par jour de semaine. Ces moyennes incluent les non-utilisateurs et augmentent avec l’âge.
En France, l’enquête Enabee estime le temps d’écran de loisir à 1h53 par jour chez les 6–8 ans et 2h33 chez les 9–11 ans. Les durées augmentent les jours sans école. En moyenne, 35% des 6–8 ans et 55% des 9–11 ans dépassent deux heures quotidiennes. Les écarts entre enquêtes dépendent notamment de la définition du «temps d’écran» et de sa méthode de mesure.
Si l’on synthétise les recommandations des différentes autorités, 30 à 60 minutes de loisirs numériques par jour constitue un repère raisonnable. Mieux vaut éviter de dépasser régulièrement une heure et demie.
État des connaissances par domaine
Sommeil
Chez les 6–11 ans, davantage d’écran est généralement associé à un coucher plus tardif et à un sommeil plus court. L’association est surtout observée lorsque l’usage se prolonge en soirée (Hale & Guan, 2015).
Les études sont principalement observationnelles, mais le déplacement du sommeil constitue un mécanisme très crédible. Chez des jeunes de 11–14 ans suivis objectivement, l’usage avant le coucher n’était pas systématiquement associé à un moins bon sommeil. En revanche, l’usage une fois au lit l’était clairement, notamment pour les jeux et autres activités interactives (Brosnan et al., 2024).
Le principal risque est donc simple: repousser le coucher ou maintenir l’enfant connecté alors qu’il devrait dormir.
Langage, cognition et apprentissages
À l’âge scolaire, le numérique peut apporter de véritables bénéfices lorsqu’un outil précis sert un objectif pédagogique précis. En mathématiques, par exemple, certaines technologies intégrées à l’enseignement produisent des gains modestes (Cheung & Slavin, 2013).
Cela ne signifie pas que «plus d’écran fait mieux apprendre». Le temps d’écran total n’est pas clairement associé aux performances scolaires. Certains usages, notamment la télévision, présentent même de petites associations négatives (Adelantado-Renau et al., 2019). Pour la lecture, le papier tend à favoriser la compréhension. Des enrichissements numériques pertinents peuvent aider, mais les animations décoratives distraient (Furenes et al., 2021).
Par ailleurs, notifications, multitâche et sollicitations concurrentes perturbent les activités exigeant une attention soutenue (Vedechkina & Borgonovi, 2021). À cet âge, l’enfant apprend justement à rester engagé malgré l’effort ou l’ennui.
Il faut donc protéger les apprentissages des interruptions et préserver des activités qui exercent l’attention et la persévérance. Se tourner systématiquement vers un écran dès qu’une tâche devient difficile peut aussi installer une stratégie d’évitement.
Développement socio-émotionnel et relations
Entre 6 et 11 ans, les usages numériques deviennent progressivement sociaux. Jouer ou communiquer en ligne peut prolonger les amitiés et permettre de coopérer. Ces relations ne sont donc pas intrinsèquement moins bonnes que celles qui se déroulent hors ligne.
Cependant, l’accès personnel expose aussi à de nouveaux risques: conflits prolongés en ligne, exclusion, contenus inadaptés ou contacts inconnus. Les données spécifiques à cette tranche d’âge restent insuffisantes pour mesurer précisément leurs effets à long terme.
Le numérique devrait surtout prolonger la vie relationnelle plutôt que s’y substituer. L’enfant a encore besoin d’interactions en présence et d’une autonomie numérique construite progressivement avec les adultes.
Activité physique et sédentarité
Les écrans sont souvent sédentaires, mais passer beaucoup de temps assis ne signifie pas nécessairement manquer d’activité physique. Un enfant peut pratiquer régulièrement un sport tout en utilisant beaucoup les écrans (Pearson et al., 2014).
Le problème apparaît surtout lorsque les loisirs numériques prennent la place d’activités plus actives. C’est le coût d’opportunité de l’écran.
Une exposition importante est également associée au surpoids et à certains comportements alimentaires. Plusieurs mécanismes peuvent contribuer à cette relation, notamment la sédentarité, le grignotage et l’exposition aux publicités alimentaires (Stiglic & Viner, 2019).
Santé mentale et bien-être
Chez les enfants d’âge scolaire, davantage de temps d’écran est associé à légèrement plus de difficultés émotionnelles et comportementales. Les effets moyens restent toutefois faibles (Eirich et al., 2022). Ces résultats ne montrent pas qu’une durée donnée provoque anxiété, dépression ou troubles du comportement.
Les relations sont probablement bidirectionnelles. Un enfant en difficulté peut davantage se tourner vers les écrans, tandis que certains usages peuvent entretenir ses difficultés.
La perte de contrôle et les conséquences sur la vie quotidienne sont donc plus informatives qu’un nombre d’heures isolé. À l’inverse, jouer ou communiquer en ligne peut contribuer au bien-être lorsque ces usages s’intègrent dans un quotidien équilibré.
Synthèse
Bénéfices et opportunités
- Bénéfices spécifiques démontrés. Certains outils pédagogiques produisent de petits gains pour des apprentissages précis, notamment en mathématiques. Le numérique peut aussi apporter des solutions spécifiques pour l’accessibilité, la communication à distance ou l’accès à certaines ressources.
- Fonctions utiles mais non spécifiques. Créer, programmer, rechercher ou jouer peuvent être enrichissants, notamment lorsqu’ils servent un projet. Ces activités ne sont toutefois pas globalement supérieures à de bonnes alternatives hors écran.
- Pas de bénéfice spécifique démontré. Le simple accès aux appareils, l’étiquette «éducatif» ou la numérisation d’une activité n’apportent pas de bénéfice général établi.
Le numérique peut donc être utile lorsqu’un outil précis répond à un objectif précis. Rien ne justifie cependant une exposition récréative importante dans l’espoir d’un bénéfice général pour le développement.
Risques et points de vigilance
- Établi dans certaines conditions. Les interruptions et le multitâche perturbent les performances au moment où ils surviennent. L’usage une fois au lit est associé à un sommeil plus court.
- Probable. Une exposition récréative importante est associée à de modestes désavantages pour le sommeil, certains apprentissages, le comportement et la santé physique. La contribution causale exacte reste difficile à isoler.
- Plausible et suffisant pour justifier la prudence. Un coût devient crédible lorsque les écrans remplacent régulièrement le sommeil, la lecture, le travail scolaire, le mouvement ou les relations.
Une vigilance particulière est justifiée pour l’usage au lit, les interruptions pendant les apprentissages, les contenus inadaptés et les signes de perte de contrôle.
Ce qui compte surtout à cet âge: apprendre à diriger son attention et ses activités
Entre 6 et 11 ans, l’enfant apprend progressivement à soutenir son attention, persévérer, planifier et tolérer l’effort sans rechercher immédiatement une autre stimulation. Il construit ainsi les capacités d’autorégulation nécessaires à son autonomie.
Le numérique peut être un outil utile et un loisir légitime. Mais l’enfant doit aussi apprendre à diriger son attention plutôt qu’à suivre systématiquement la sollicitation la plus immédiate. Il faut donc préserver les activités qui exercent cette capacité, tout en lui apprenant progressivement à choisir ses usages et à savoir s’arrêter.
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Références
Adelantado-Renau, M., Moliner-Urdiales, D., Cavero-Redondo, I., Beltran-Valls, M. R., Martínez-Vizcaíno, V., & Álvarez-Bueno, C. (2019). Association Between Screen Media Use and Academic Performance Among Children and Adolescents : A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA Pediatrics, 173(11), 1058‑1067.
Brosnan, B., Haszard, J. J., Meredith-Jones, K. A., Wickham, S.-R., Galland, B. C., & Taylor, R. W. (2024). Screen Use at Bedtime and Sleep Duration and Quality Among Youths. JAMA Pediatrics, 178(11), 1147‑1154.
Cheung, A. C. K., & Slavin, R. E. (2013). The effectiveness of educational technology applications for enhancing mathematics achievement in K-12 classrooms : A meta-analysis. Educational Research Review, 9, 88‑113.
Eirich, R., McArthur, B. A., Anhorn, C., McGuinness, C., Christakis, D. A., & Madigan, S. (2022). Association of Screen Time With Internalizing and Externalizing Behavior Problems in Children 12 Years or Younger : A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA Psychiatry, 79(5), 393‑405.
Furenes, M. I., Kucirkova, N., & Bus, A. G. (2021). A Comparison of Children’s Reading on Paper Versus Screen : A Meta-Analysis. Review of Educational Research, 91(4), 483‑517.
Hale, L., & Guan, S. (2015). Screen time and sleep among school-aged children and adolescents : A systematic literature review. Sleep Medicine Reviews, 21, 50‑58.
Pearson, N., Braithwaite, R. E., Biddle, S. J. H., van Sluijs, E. M. F., & Atkin, A. J. (2014). Associations between sedentary behaviour and physical activity in children and adolescents : A meta-analysis. Obesity Reviews, 15(8), 666‑675.
Stiglic, N., & Viner, R. M. (2019). Effects of screentime on the health and well-being of children and adolescents : A systematic review of reviews. BMJ Open, 9(1), e023191. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2018-023191
Suter, L., Bernath, J., Willemse, I., Külling, C., Waller, G., Skirgaila, P., & Süss, D. (2023). MIKE – Medien, Interaktion, Kinder, Eltern : Ergebnisbericht zur MIKE-Studie 2021. ZHAW Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften.
Vedechkina, M., & Borgonovi, F. (2021). A Review of Evidence on the Role of Digital Technology in Shaping Attention and Cognitive Control in Children. Frontiers in Psychology, 12.
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