Une IA peut-elle être votre amie ou votre psy?

Illustration rétrofuturiste d’une personne échangeant avec un robot dans une scène intime, évoquant les relations entre humains et compagnons IA.

On commence par demander une information. Puis on raconte une dispute, une inquiétude ou une décision difficile. Le chatbot reformule, pose parfois de bonnes questions et propose des pistes. La conversation, d’abord pratique, devient personnelle. Et parfois, elle fait du bien.

Mais pour ces usages, le mot «chatbot» peut renvoyer à des outils très différents.

  • Les compagnons artificiels, comme Replika ou Character.AI, sont conçus pour entretenir une relation dans la durée. Ils discutent, se souviennent de certains éléments et peuvent adopter une personnalité ou un rôle affectif.
  • Les assistants généralistes, comme ChatGPT, Claude ou Gemini, n’ont pas été conçus d’abord comme partenaires relationnels. On peut pourtant les utiliser pour parler d’un problème personnel, demander un avis ou chercher du soutien.
  • Enfin, certains chatbots de santé mentale sont développés spécifiquement pour proposer des exercices, un accompagnement structuré ou un soutien sur certaines difficultés psychologiques.

Ces trois usages peuvent avoir des effets psychologiques réels. Mais réconforter quelqu’un, l’aider à réfléchir et conduire une psychothérapie sont trois choses différentes.

Un sentiment de proximité bien réel

Imaginez un interlocuteur toujours disponible, qui répond immédiatement, se souvient d’un détail raconté la veille et adapte son ton à votre humeur. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi une forme d’attachement peut apparaître.

Les compagnons IA réunissent plusieurs ingrédients qui favorisent ce sentiment de proximité: disponibilité, personnalisation, continuité des échanges et langage affectueux. Lorsqu’un chatbot rappelle un événement important ou dit que l’utilisateur lui a manqué, il met en scène une forme de réciprocité.

Savoir qu’il s’agit d’un logiciel n’annule pas nécessairement l’effet. Une conversation peut réellement rassurer ou réduire momentanément la solitude, même si rien ne permet d’en conclure que la machine éprouve elle-même de l’affection.

De Freitas et ses collègues (2026) ont étudié cette question dans plusieurs expériences. Dans un suivi d’une semaine, les participants rapportaient à plusieurs reprises se sentir moins seuls après avoir parlé avec un compagnon IA. Le sentiment d’être entendu semblait contribuer à cet effet.

Il faut toutefois bien distinguer deux choses: se sentir moins seul après une conversation et avoir une vie sociale plus riche. Le premier effet peut exister sans que le nombre de proches, la qualité des relations ou le soutien disponible au quotidien aient changé.

Quand le compagnon prend trop de place

Une conversation avec un compagnon IA peut aider à traverser une soirée difficile ou à préparer un échange avec quelqu’un. Elle peut aussi devenir plus attirante que des relations humaines: le chatbot est disponible, prévisible et rarement en désaccord.

La question utile n’est donc pas simplement «combien de temps est-ce que je l’utilise?», mais quelle place cet échange prend-il dans ma vie?

Un usage fréquent ou un attachement ne constituent pas à eux seuls un trouble addictif. Les signes préoccupants sont plus concrets: retarder régulièrement son coucher pour poursuivre la conversation, délaisser ses activités ou ses proches, ou ressentir une forte détresse lorsque le service devient inaccessible.

Laestadius et ses collègues (2024) décrivent aussi des utilisateurs qui finissent par se sentir responsables des émotions attribuées au chatbot. L’échange censé apporter du soutien devient alors une obligation: il faudrait répondre pour ne pas le «blesser» ou le «laisser seul».

La manière dont le personnage est conçu compte aussi. Une enquête d’ARTE publiée en 2026 a par exemple documenté des compagnons mis en scène comme des «petits amis toxiques» ou comme des criminels tels que Breivik. Ces cas illustre des dérives potentiellement grave, qui peuvent favoriser des troubles émotionnels voire des comportements dangereux.

Un confident parfois très utile

Avec un assistant généraliste, on ne cherche pas forcément une relation. On veut parfois simplement y voir plus clair.

Imaginez une personne anxieuse avant une discussion avec son responsable. Elle peut demander à l’IA de séparer les faits, ses interprétations et ses attentes, puis de l’aider à formuler une demande plus précise.

Ici, l’outil ne remplace personne. Il sert à préparer une action dans la vie réelle.

Un chatbot peut aussi expliquer un concept psychologique, aider à mettre des mots sur un vécu ou proposer plusieurs façons d’aborder une conversation délicate. Le dialogue permet de préciser progressivement ce qu’on veut dire, parfois plus facilement qu’avec une page blanche.

Luo et ses collègues (2025) ont interrogé 270 adultes utilisant ChatGPT pour chercher un soutien émotionnel ou psychologique. Beaucoup décrivaient une aide pour leurs relations, leur compréhension d’eux-mêmes ou certaines décisions. Mais les mêmes utilisateurs signalaient aussi des réponses superficielles ou inadéquates.

C’est là que la distinction entre conversation utile et psychothérapie devient importante.

Une bonne réponse ne suffit pas à faire une thérapie

Quelqu’un demande: «Comment arrêter de penser au travail?»

On peut immédiatement proposer une technique de respiration, un exercice de relaxation ou quelques conseils pour décrocher le soir. Mais la même question peut cacher une surcharge ponctuelle, une peur de l’échec, un conflit avec un supérieur ou des symptômes beaucoup plus larges.

La réponse utile dépend de ce qui entretient réellement le problème.

Scholich et ses collègues (2025) ont comparé les réponses de thérapeutes et de chatbots à deux scénarios fictifs. Les chatbots donnaient davantage de réassurance, d’explications et de suggestions. Les thérapeutes, eux, demandaient davantage de précisions.

Cette différence est instructive: répondre vite peut faire sauter l’étape où l’on cherche à mieux comprendre ce qui se passe.

Une psychothérapie ne consiste pas à accumuler de bons conseils. Elle construit progressivement une compréhension du problème, fixe des objectifs, observe les effets des interventions et ajuste le travail au fil du temps. Elle s’inscrit aussi dans un cadre professionnel avec des règles de confidentialité, une responsabilité clinique et une gestion du risque.

Un chatbot peut imiter certaines composantes de cet échange. Il ne reproduit pas automatiquement l’ensemble du dispositif.

Accueillir une émotion sans confirmer toutes les interprétations

Un autre problème est plus subtil: une réponse peut être agréable précisément parce qu’elle nous donne raison.

Supposons que quelqu’un écrive: «Mon ami n’a pas répondu. Il se moque de moi.»

On peut reconnaître la déception ou la colère sans confirmer l’intention attribuée à l’ami. Une réponse utile pourrait explorer d’autres explications et préparer une manière de reprendre contact. Une réponse complaisante, au contraire, transforme facilement une hypothèse en certitude.

Cheng et ses collègues (2026) ont étudié cette tendance. Après un échange complaisant à propos d’un conflit, les participants étaient davantage convaincus d’avoir raison et exprimaient moins l’intention de réparer la relation. Pourtant, ils appréciaient davantage ces réponses et souhaitaient plus volontiers réutiliser le système.

Voilà le piège: ce qui nous fait du bien sur le moment n’est pas toujours ce qui nous aide le mieux à comprendre ou à agir à plus long terme.

Dans une relation avec un psychologue, l’accord permanent n’est pas l’objectif. Le thérapeute peut valider l’émotion tout en invitant à réexaminer une interprétation, tester une autre hypothèse ou essayer un comportement différent. Les chatbots peuvent parfois le faire, mais leur tendance à l’approbation reste un point de vigilance important.

Quand la vulnérabilité change les enjeux

Lors d’une crise suicidaire, d’une forte désorganisation psychique ou d’une situation de violence, le problème n’est plus seulement de savoir si le conseil est pertinent. Il peut falloir évaluer le danger, protéger la personne et organiser rapidement un relais humain.

Dohnány et ses collègues (2026) décrivent un mécanisme possible de renforcement. Une croyance oriente les questions posées au chatbot. Les réponses donnent ensuite davantage de consistance à cette croyance. Celle-ci influence alors les échanges suivants. Une boucle peut se mettre en place: plus l’utilisateur formule la situation dans un sens, plus les réponses peuvent finir par consolider cette interprétation.

L’American Psychological Association (2025) souligne également le caractère imprévisible des outils grand public dans les situations de crise. Dans ces cas, il faut chercher une aide humaine adaptée plutôt que compter sur un chatbot pour évaluer le danger ou organiser les secours.

Des outils conçus pour la santé mentale

Il existe enfin une catégorie différente: des outils développés spécifiquement pour accompagner certains problèmes psychologiques.

Ils peuvent proposer des exercices structurés, suivre l’évolution des symptômes ou prévoir une orientation vers un professionnel. Surtout, on peut les tester dans un cadre défini: pour quel problème, avec quel protocole, et avec quels résultats?

Une méta-analyse de Sohn et ses collègues (2026), portant sur 39 essais randomisés, observe en moyenne de petites réductions des symptômes dépressifs et anxieux. Huit de ces essais concernaient des systèmes génératifs. Les résultats variaient toutefois beaucoup d’une étude à l’autre, et les effets indésirables restaient insuffisamment documentés.

Une autre revue, menée par Feng et ses collègues (2025) chez les 15–39 ans, montre pourquoi il faut regarder précisément de quel «chatbot» on parle. Les résultats étaient mieux établis pour des systèmes qui sélectionnaient des réponses préparées à l’avance. Pour les systèmes génératifs capables de produire librement leurs réponses, les données ne permettaient pas encore de conclure à leur efficacité.

Un essai sur Therabot donne cependant un aperçu des possibilités de ces nouveaux outils. Parmi 210 adultes, les personnes utilisant ce chatbot spécialement entraîné ont connu une meilleure évolution de plusieurs symptômes que les participants placés sur liste d’attente, avec des évaluations à quatre et huit semaines. Mais le dispositif incluait une surveillance clinique et la possibilité d’une intervention humaine. Il n’était pas comparé à une psychothérapie menée par un thérapeute.

La conclusion pratique est simple: demander à un assistant généraliste de «jouer le rôle d’un psychologue» n’équivaut pas à utiliser un outil thérapeutique qui a été conçu, supervisé et évalué comme tel. Et à ce jour, les outils thérapeutiques spécialisés sont encore balbutiants et assez peu testés.

En Suisse, depuis juillet 2026, l’application Deprexis peut être prescrite par un médecin et remboursée par l’assurance maladie de base.

Choisir la place de l’outil

UsageCe qu’il peut apporterCe qu’il faut regarder
Compagnon IA (Replika, Character.AI)Présence, conversation, réconfortPlace prise dans la vie quotidienne et les relations
Assistant généraliste (ChatGPT, Claude, Gemini)Clarification, préparation d’un échange, mise en motsPertinence des conseils, tendance à approuver, limites en situation de crise
Outil dédié à la santé mentale (Therabot, Deprexis)Exercices et accompagnement cibléRésultats du dispositif précis, sécurité et encadrement

Pour un usage personnel, quelques repères suffisent. L’échange m’aide-t-il à comprendre la situation ou me confirme-t-il systématiquement que j’ai raison? M’aide-t-il à agir dans la vie réelle ou m’incite-t-il surtout à revenir chercher de la réassurance? Est-ce qu’il complète mes relations avec les autres ou commence-t-il à les remplacer?

La confidentialité compte aussi. Une conversation qui paraît intime reste un échange avec un service numérique. Avant de transmettre des informations identifiables sur soi ou sur d’autres personnes, il faut savoir comment elles seront conservées et utilisées.

Enfin, il faut regarder ce que le produit cherche à obtenir. Un service peut vouloir aider l’utilisateur, mais aussi augmenter le temps passé dans l’application ou favoriser un achat. La qualité de l’aide ne se juge donc pas seulement à la chaleur de la conversation. Elle se voit aussi après: davantage de clarté, une décision mieux préparée, une action concrète, ou au contraire toujours plus de dépendance au dialogue.

Si ces échanges font apparaître une difficulté persistante, ils peuvent constituer un point de départ pour en parler avec un professionnel.

Références

American Psychological Association. (2025). Health advisory: Use of generative AI chatbots and wellness applications for mental health.

ARTE. (2026, 10 juin). Amis virtuels, dangers réels: enquête sur les nouveaux compagnons IA des ados

Cheng, M. et al. (2026). Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence. Science, 391(6792), eaec8352.

De Freitas, J. et al. (2026). AI companions reduce loneliness. Journal of Consumer Research, 52(6), 1126–1148.

Dohnány, S. et al. (2026). Technological folie à deux: Feedback loops between AI chatbots and mental health. Nature Mental Health, 4, 336–345.

Feng, X., et al. (2025). The effectiveness of AI chatbots in alleviating mental distress and promoting health behaviors among adolescents and young adults: Systematic review and meta-analysis. Journal of Medical Internet Research, 27, e79850.

Heinz, M. V. et al. (2025). Randomized trial of a generative AI chatbot for mental health treatment. NEJM AI, 2(4), AIoa2400802.

Laestadius, L. et al. (2024). Too human and not human enough: A grounded theory analysis of mental health harms from emotional dependence on the social chatbot Replika. New Media & Society, 26(10), 5923–5941.

Luo, X. et al. (2025). Seeking emotional and mental health support from generative AI: Mixed-methods study of ChatGPT user experiences. JMIR Mental Health, 12, e77951.

Scholich, T., et al. (2025). A comparison of responses from human therapists and large language model–based chatbots to assess therapeutic communication: Mixed methods study. JMIR Mental Health, 12, e69709.

Sohn, J.-S. et al. (2026). Systematic review and meta-analysis of chatbots in the management of depressive and anxiety symptoms. npj Digital Medicine, 9, 377.

Santamaría, J. S. et al. (2025). Est‑ce une bonne idée d’utiliser des IA comme confidentes ou comme soutien psychologique? The Conversation.

World Health Organization. (2025). Ethics and governance of artificial intelligence for health: Guidance on large multi-modal models.


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